PALEO - N° 22 - Decembre 2011 - Pages 311 a 318
DEUX CLAVICULES
DE MARMOTTE EPIGRAVETTIENNES INCISEES
PROVENANT DES GROTTES VERDI DE PRADIS
(Alpes italiennes)
Fabio GURIOLI™, Giorgio BARTOLOMEP, Nicola NANNINI™,
Marco PERESANI"1 et Matteo ROMANDINI"1
Resume : Cet article presente I'etude de deux clavicules de marmotte mises au jour en 1970-1971, dans les niveaux
tardiglaciaires des Grottes Verdi de Pradis, qui livrent une industrie attribuable a I'Epigravettien recent. Ces deux
clavicules droites ont ete incisees, Tune de quatre encoches, I'autre de cinq, parmi lesquelles quatre montrent une
reprise de I'encoche suivant un axe different. Apres avoir discute I'origine de ces pieces, nous montrons leur caractere
unique pour le Paleolithique superieur des Alpes et nous proposons de les interpreter comme des objets de caractere
non utilitaire.
Mots-cles : Marmota marmota, clavicules, gravures, Epigravettien, Alpes italiennes.
Abstract: Two Epigravettian engraved marmot clavicles from the Grottes Verdi de Pradis (Alpes italiennes). This note presents the
results of the surface analyses carried out on two marmot clavicles discovered during the 1970-71 archaeological
campaigns at the Late-Glacial Epigravettian site Grotte Verdi di Pradis. Both the clavicles are right and are engraved
with four scores the first one and with five scores the second one, four of which were successively crossed with twisted
direction. After a discussion about their origin, we point out the uniqueness of these pieces in the Late Palaeolithic of
the Alps, interpretable like non-utilitarian objects.
Key-words: Marmota marmota, clavicles, engravings, Epigravettian, Italian Alps.
Introduction
Bien qu'occasionnelle, I'exploitation de la Marmotte, a but
alimentaire ou economique, a ete documentee en Europe,
notamment sur des sites des Alpes et des Apennins. Des
temoignages sont presents des le Paleolithique moyen et
jusqu'a la fin du Tardiglaciaire, voire au-dela (Patou-Mathis
1987). Si, pour les periodes les plus reculees, les
accumulations anthropiques des restes squelettiques de ce
rongeur sont extremement sporadiques, durant le
Tardiglaciaire, I'importance economique de I'exploitation de
la Marmotte est plus marquee dans certaines regions. C'est
notamment le cas des Alpes occidentales francaises et du
Jura, dont les hauts plateaux, caracterises par des
conditions morphologiques et ecologiques specifiques, ont
permis, pendant le Magdalenien et I'Azilien, la mise en
place de systemes logistiques selon un rythme saisonnier
(Tillet 2001 ; Tome et Chaix 2003 ; Monin ef al. 2006 ;
Griggo ef al. com. orale). Les etudes archeozoologiques
menees sur les restes de marmottes, temoignent
essentiellement des modalites de la boucherie, du
depouillement a la consommation, en passant par le
depecage (Patou-Mathis 1987 ; Patou-Mathis et al. 1991 ;
Tome et Chaix 2003).
En revanche, peu de materiel fournit des evidences
permettant de conferer une dimension symbolique aux
modifications anthropiques souvent decouvertes sur des
portions squelettiques bien precises. Les plus anciennes
traces de transformation a fonction non utilitaire ont ete
(1) Universita di Ferrara, Dipartimento di Biologia ed Evoluzione, Sezione di Paleobiologia, Antropologia e Preistoria, Corso Ercole I
d'Este32, 1-44100 Ferrara, ltalie-fabio.gurioli@unife.it, nicolanannini@libero.it, marco.peresani@unife.it, matteo.romandini@unife.it
(2) Via Trissino 15, 36100 Vicenza, Italie - studiobartolomei@tiscali.it
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observees sur une incisive sciee, presente dans les
niveaux chatel perron iens de la grotte du Renne a Arcy-sur-
Cure (Yonne, France) (d'Errico ef al. 1998). Pour le
Magdalenien, Bollinger et Muller (2005) decrivent une
vingtaine d'incisives avec des traces de sciage, sur
certains sites magdaleniens de Tare jurassien des Alpes du
Nord : en Allemagne a Petersfels (Poplin 1983) et en Suisse
a Monruz (Leesch ef al. 2004) et Champreveyres (Leesch
ef al. 2004), a Kesslerloch et dans la grotte de Romains
(Desbrosse 1972). II faut egalement compter avec les
incisives perforees provenant de Monruz ainsi que de I'abri
de Campalou en France (Brochier et Brochier 1973).
Dans les grottes Verdi de Pradis, sur le haut plateau
homonyme, dans les Prealpes Carniques (Alpes orientales
italiennes), deux clavicules de Marmotte, presentant des
entailles incisees qui pourraient temoigner d'une fonction
non utilitaire, sont decrites dans cette note. Elles ont ete
decouvertes a 520 m d'altitude (fig. 1).
Figure 1 - Localisation des grottes Verdi de Pradis dans les
Prealpes Carniques. En bas a gauche, plan des trois abris, avec
section des abris I et II. A droite, les trois abris vus depuis la
rive droite du torrent Cosa. Une partie du depot du remplissage
de I'abri II se distingue, encore en place.
Figure 1 - Position of the Grotte Verdi of Pradis in the Carnic
Pre-Alps. Below left, map of the three shelters with profile of
shelters I and II. Right, a picture of the three shelters taken from
the right bank of the Cosa stream gorge. A portion of the
deposit of shelter II are still in place.
Les grottes Verdi
et les frequentations epigravettiennes
du haut plateau de Pradis
Depuis longtemps reconnu pour son patrimoine
speleologique, le haut plateau de Pradis, ouvert en
terrasse vers la plaine du Frioul, a fait I'objet de
nombreuses prospections speleologiques qui ont permis
la decouverte de restes d'ours des cavernes et d'autres
mammiferes. Dans ce cadre, les grottes Verdi se
presentent comme trois abris qui s'ouvrent en succession
sur le cote gauche de la gorge creusee par le torrent Cosa
(fig. 1). lis renfermaient de puissants depots de
remplissage mais, malheureusement, ces depots ont ete
presque entierement detruits en 1962 par le cure
T. Cattaruzza afin de creer un lieu touristique, de culte et
de repos. La mise au jour de restes fauniques et
d'artefacts paleolithiques, dans les deblais issus de la
vidange des cavites, a conduit la Soprintendenza alle
Antichita d'Aquileia, a demander au professeur
G. Bartolomei d'effectuer trois breves campagnes de
fouille, en 1970 et 1971, dans les depots epargnes par les
deblaiements (Bartolomei ef al. 1977 ; Corai 1980).
Des trois abris, I'abri I constitue le site majeur en raison de
la presence de depots pleistocenes d'une epaisseur d'en-
viron deux metres, mais limites a une surface d'un peu
plus de trois metres carres au fond de la grotte (fig. 1),
contre la voute de I'abri (fig. 2). La succession stratigra-
phique s'articule en un ensemble d'unites principalement
formees par I'accumulation de graviers cryoclastiques,
avec un contenu variable de limons et de niveaux de
guano. La geometrie de ces unites est complexifiee par
des lentilles derivees de I'accumulation localisee de gra-
viers cryoclastiques en correspondance avec des niches
de la voute. Les depots sont incoherent^ et partiellement
concretionnes, de maniere discontinue. A la base, se
trouve une epaisse couche de graviers avec une abon-
dante matrice limono-argileuse. Les niveaux 13 a 7, deca-
pes par niveaux artificiels, contenaient presque
exclusivement des restes d'ours des cavernes et quelques
rares artefacts lithiques mousteriens. Au-dessus, un ni-
veau de guano (6) est couvert de graviers pauvres en li-
mon (5) puis de graviers plus limoneux (couches 4 a 2). Au
sommet, les couches 2 et 1 (cette derniere etant subdivi-
see en 1 a et 1 b) abondent en restes de marmotte. Une da-
tation radiometrique (Azzi et Gulisano 1979) sur des
charbons de la couche 1 a (12895 ± 294 cal BP) place les
deux clavicules incisees de marmotte dans le Dryas re-
cent, a la fin de I'Epigravettien recent. Les micromammi-
feres montrent le passage d'une prairie continentale froide
a Microtus sp. (arvalis + agrestis) et Microtus nivalis avec
Sicista, a une prairie alpine a Microtus nivalis dominant
avec Sorex a partir du niveau 2 (Bartolomei 2005).
Les clavicules ont ete decouvertes en association avec
une industrie lithique, deux poincons en os et des
charbons disperses, non associes a une structure de
combustion visible. Le premier poincon, qui presente une
fragmentation d'origine post-depositionnelle, a ete obtenu
a partir d'un telemetacarpien d'elan, dont la pointe a ete
faconnee par raclage. Le second provient de I'ulna gauche
d'un canide (probablement du loup) modifie par raclage
312
Figure 2 - Section stratigraphique des depots de I'abri I.
Figure 2 - Shelter I, stratigraphic section.
afin de former une pointe conique. Son extremite presente
une fracture en languette causee par une flexion excessive
durant I'utilisation. L'absence des dechets de faconnage
suggere qu'au moins un des deux poincons a ete introduit
dans I'abri sous forme d'outil fini (Gurioli 2004). Les
niveaux 1 et 2 ont livre une quarantaine de restes de
debitage lamellaire, huit outils du fond commun (grattoirs
frontaux, burins, troncatures), plusieurs lamelles et six
armatures representees par une lamelle a dos et troncature
et des pieces a dos fragmentaires. Deux nucleus a
lamelles tres reduits sont presents. Le silex est allochtone;
il provient probablement des bassins des Prealpes
Venetes (Corai 1980).
L'association faunistique est representee presque
exclusivement par Marmota marmota, a laquelle s'ajoutent
quelques restes attribuables a Ibex ainsi qu'a des cervides
de grande taille. Longtemps interprets comme une
accumulation d'origine naturelle (Bartolomei ef al. 1977),
cet ensemble faunique resulte en realite d'un apport
anthropique primaire, d'apres une premiere analyse des
collections de comparaison conservees au Dipartimento di
Biologia ed Evoluzione a Ferrare. Cela est confirme par les
nombreuses traces observees sur les mandibules, les
clavicules et d'autres elements anatomiques, qui mettent
en evidence des gestes varies et deliberes sur les
marmottes adultes et sur quelques restes d'ongules.
Grace a I'excellent etat de conservation des surfaces
osseuses, il est possible d'analyser les stries de boucherie
afin de reconstituer les modalites d'exploitation des proies
et les inserer dans un contexte economique plus large qui
rassemble les frequentations epigravettiennes de ce haut
plateau dans la region prealpine orientale. Pour cette
raison, nous envisageons un reexamen exhaustif et detaille
de la serie, a travers notamment la determination
taxinomique, le decompte total des restes (estime pour
I'instant a 4 000 environ, provenant d'a peu pres 230
individus d'apres le nombre des hemimandibules droites)
et surtout I'analyse taphonomique des surfaces osseuses.
Les clavicules de marmotte avec
modifications d'origine anthropique
Objectifs et methode
L'etude morpho-technologique des deux clavicules a pour
objectif la reconstitution de la sequence de formation des
entailles et de controler la presence d'eventuelles traces
anthropiques mineures, afin de discuter I'hypothese de
modifications produites durant les processus de boucherie.
La determination de I'age des individus d'ou proviennent
les clavicules est basee sur le degre de fusion des
epiphyses et la comparaison des dimensions, notamment
de la longueur, avec des exemplaires actuels issus de la
collection de comparaison.
Les deux clavicules ont ete observees sous un
stereomicroscope (Leica MZ8, 10-64x). L'analyse au
microscope electronique a balayage (Cambridge
Stereoscan S-360) a ete effectuee uniquement sur le
premier specimen (fig. 5), afin d'eviter d'eventuels
endommagements. Une replique de la surface portant les
stries a ete realisee a partir d'une empreinte negative en
elastomere silicone (Provil, Bayer, Leverkusen) puis d'une
copie positive sur une resine epoxydique (Araldite LY 554,
Cyba-Geigy, Bale). Prealablement a I'observation au MEB,
la replique a subi une metallisation a Tor-palladium
(Metalliseur Automatic Hr Sputter Coater-Assing).
Resultats
A titre de comparaison avec les deux elements analyses,
42 clavicules issues du niveau 1 ont ete observees au
prealable. Quinze exemplaires de ce lot montrent des
traces de boucherie. Cela correspond a un nombre
minimal de 28 individus (NMI = 28, calcule a partir du cote
droit = 26, et de I'age = 2). Onze specimens (9+2)
conservent des traces de modifications anthropiques sur
leurs surfaces. Les pieces sont completes ; leur etat de
conservation est en regie generale excellent, malgre les
quelques traces laissees par des racines et de petits
carnivores. Les elements de modification anthropique
correspondent a des stries de boucherie, nombreuses et
groupees, perpendiculaires ou obliques a I'axe longitudinal
de I'element anatomique. Elles sont presentes a proximite
des deux zones articulaires, la zone proche du sternum
presentant des stries profondes, obliques ou
perpendiculaires (fig. 3 et 4). Dans tous les cas, les
stigmates sont lies au passage repete de I'outil lithique au
meme endroit ; les stries s'entrecroisent ou se
superposent rarement.
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Figure 3 - Deux exemples de
clavicules droites de
marmotte (Marmota marmota)
issues de /'ensemble faunique
du niveau 1a : a) piece 562
(10x), plus de 20 marques de
decoupe paralleles, tres
legeres, a I'angle entre la face
anterieure et la face dorsale,
dans la partie acromiale; b)
piece 564 (12x), au moins
3 marques de decoupe sur
I'epiphyse sternale, sur la face
anterieure.
Figure 3 - Two examples of
right marmot (Marmota
marmota) clavicles selected
from the faunal assemblage of
layer 1a : a) bone 562 (10x)
showing more than 20 parallel
and shallow cut-marks
produced during defleshing,
at the junction between the
frontal and the dorsal faces,
on the acromion ; b) bone 564
(12x) showing at least 3
defleshing cut-marks on the
epiphysis near the sternum,
on the frontal face.
Figure 4 - Squelette de marmotte sur lequel a ete mise en
evidence la position des deux clavicules.
Figure 4 - Marmot skull with the clavicles marked out.
Les deux clavicules incisees appartiennent a deux
individus ages de deux a trois ans (43 x 6 x 3 mm - 1 ;
43 x 6 x 4 mm - 2) dont le sexe reste indeterminable. Elles
sont lateralisees a droite et presentent quelques incisions
le long du fut et sur I'extremite sternale. Les surfaces
osseuses ne presentent aucune trace attribuable a la
predation naturelle ou aux alterations thermiques.
La premiere (fig. 5.1) presente cinq entailles initiales, dont
quatre ont ete creusees a nouveau suivant un axe decale
d'environ 30° par rapport au precedent (fig. 5.3, 5.4). Trois
d'entre elles se trouvent sur le fut, sur le cote antero-dorsal
de I'element, presque equidistantes les unes des autres.
La quatrieme, plus eloignee, se situe sur I'extremite
sternale, sur la meme face. Les cinq entailles initiales sont
profondes et chacune resulte de plusieurs mouvements de
sciage paralleles, legerement decales afin de couvrir une
plus grande superficie. Les entailles suivantes sont
formees d'un sillon unique (ou au maximum deux) plus
profond que les precedents. II n'est pas possible
d'individualiser avec certitude la sequence de production
des entailles : les cinq premieres ont probablement ete
incisees dans une meme phase puis, dans un second
temps, les quatre autres qui s'y superposent.
314
lcm
a bcj
a' b' d'
Figure 5 - 5.1 : Clavicule droite de marmotte avec un groupe de quatre entailles concentrees sur le fut et une cinquieme sur I'extremite
acromiale. 5.2 : Clavicule droite de marmotte avec deux entailles rapprochees au centre et deux autres laterales, plus distantes. 5.3 :
Schema operatoire de la production des entailles relevees sur la premiere clavicule (en gris : entailles initiales, en noir: entailles
posterieures). 5.4 : Detail au microscope electronique a balayage de chaque entaille. A noter, la superposition des stries produites par
les differentes directions d'incision.
Figure 5 - 5.1 : Marmot right clavicle with four cuts grouped on the shaft and a fifth one visible on the acromial extremity. 5.2 : Marmot
right clavicle with two cuts in the middle and two on the sides, positioned less closer than the formers. 5.3 : Operative scheme showing
the steps in the making of the scores on the first clavicle (grey: initial scores; black: successive scores). 5.4 : SEM view of each score.
Note the overposition of the cuts made with different directions.
315
La seule entaille a ne pas avoir ete creusee une seconde
fois se positionne de facon asymetrique entre les trois
marques equidistantes. Les entailles qui se situent sur
I'extremite sternale (aussi bien I'entaille initiale que la
suivante) ont un sillon plus etroit que les precedentes, en
lien probablement avec la nature rugueuse de cette partie
de I'os, qui accroche au passage I'outil lithique
I'empechant de glisser correctement.
La seconde clavicule (fig. 5.2) presents quatre entailles,
toutes presentes sur la face anterieure. Les deux centrales
sont resserrees, alors que celles relevees sur I'extremite
sternale (fig. 5.2, trace de droite) et sur le corps de I'os
(fig. 5.2, trace la plus a gauche) sont plus eloignees. Les
quatre entailles torment une structure symetrique.
L'analyse au stereomicroscope permet de remarquer sur
cet element quelques concretions a I'interieur des
entailles, masquant parfois les stries secondaires dans le
sillon. Sur la superficie de I'os, des cupules de corrosion
sont egalement presentes ; elles augmentent de diametre
a proximite des extremites.
Discussion
Les incisions relevees sur les deux clavicules ont done ete
produites intentionnellement avec un mouvement de
sciage, au moyen d'un outil lithique. II est exclu qu'il
s'agisse de traces liees aux actions effectuees pour
I'obtention de la fourrure ou a I'exploitation alimentaire. En
effet, les traces de boucherie observees sur les clavicules
du meme ensemble et sur celles de marmottes issues de
plusieurs sites [grotte Colomb (Meaudre, Isere), grotte de
La Chenelaz (Hostias, Ain) dans le massif du Vercors (Tome
et Chaix 2003), mais aussi la grotte du Clusantin sur le
meme haut plateau de Pradis (Romandini ef al. sous
presse)], sont generalement caracterisees par un, ou
plusieurs gestes, temoignant d'un unique passage du
tranchant du silex, qui ne se repete jamais au meme
endroit. Les stries, souvent obliques par rapport a I'axe
majeur de I'element anatomique, se croisent rarement et
sont toujours caracterisees par un sillon en « V » peu ou
moyennement profond.
De plus, il faut souligner que les deux specimens
presentent une serie initiale d'incisions comparables, alors
qu'un seul exemplaire porte un second groupe. Pour au
moins I'une d'entre elles (clavicule 1 - fig. 5.1), nous
pouvons exclure qu'il s'agisse de stries creees sur
I'element anatomique en connexion. Cela aurait empeche
une action de sciage efficace sur la face antero-ventrale.
En outre, nous soulignons que sur la premiere clavicule, la
seule entaille a ne pas avoir ete creusee une seconde fois
se positionne de facon asymetrique entre les trois marques
equidistantes : une raison esthetique est probablement a
la base de ce choix.
Le cas de la seconde clavicule est different (clavicule 2 -
fig. 5.2): la position des sillons sur le cote anterieur et leur
orientation transversale par rapport a I'axe longitudinal de
I'element squelettique ne peuvent pas exclure une
premiere formation des traces durant les phases de
boucherie. L'age des individus correspond parfaitement
aux objectifs de predation anthropique, focalisee sur la
teneur maximale en viande et en graisse des proies. La
difference d'etat de conservation observee entre les deux
specimens, vu la legere corrosion et les concretions
carbonatees sur la clavicule 2, reste vraisemblable au sein
d'une meme couche, surtout en grotte.
Le complexe des grottes Verdi de Pradis n'est pas le seul
site lie a la marmotte sur le haut plateau. L'interet pour ce
rongeur de la part des populations epigravettiennes est
bien documents dans la grotte du Clusantin, sur le cote
occidental d'une doline situee a quelques centaines de
metres des grottes Verdi. La position de cette petite cavite,
le profil techno-economique et fonctionnel de I'ensemble
lithique et les etudes archeozoologiques demontrent que
I'accumulation des restes squelettiques de marmotte, qui
dominent presque totalement I'association faunistique,
resulte de I'apport saisonnier de carcasses d'age varie et
de leur exploitation a des fins alimentaires ou utilitaires
(Peresani ef al. 2008 ; Peresani ef al. sous presse). Les
traces presentes sur les ossements renvoient aux
differentes etapes de traitement de la carcasse, axees sur
le demembrement et sur le detachement des masses
carnees, mais aucune evidence n'atteste d'un quelconque
interet non utilitaire.
Contextualisation culturelle
et conclusion
L'ensemble des traces relevees sur les deux clavicules de
marmotte a conduit a considerer que ces elements
anatomiques ont servi de support d'objet a caractere non
utilitaire. Leur unicite dans I'Epigravettien recent et les
autres cultures contemporaines du Tardiglaciaire en font
un protagoniste de premier ordre, dans la mesure ou ces
pieces n'ont pas d'equivalent. II existe d'autres elements
anatomiques de marmotte qui ont ete modifies sans but
fonctionnel, comme e'est le cas des incisives sciees mises
au jour sur les sites magdaleniens. Toutefois, le peu de
soin apporte a la regularisation des surfaces sciees, ainsi
que le manque de standardisation dimensionnelle, irait
dans le sens d'une utilisation comme amulettes plutot que
comme elements decoratifs, peut-etre en raison de la
couleur orange de leur email (Bullinger et Muller 2005). Les
auteurs n'excluent cependant pas que ces dents aient fait
partie de la gamme ordinaire de la parure magdalenienne.
En ce qui concerne I'unicite des clavicules de Pradis, dans
la mesure ou les traces relevees sont relativement peu
visibles, il n'est pas exclu que des formes similaires
puissent etre presentes dans de vieilles collections qui
n'ont pas encore ete etudiees. En effet, le mobilier
funeraire de cette phase finale du Paleolithique superieur
comprend egalement des restes osseux de petits animaux
comme le herisson, le lapin, le castor et I'ecureuil. lis se
situent parfois directement sur le corps du defunt,
attestant d'une intentionnalite dans le prelevement de
certaines portions anatomiques precises, telles que les
mandibules, les vertebres caudales et les membres
(Cardini 1980 ; d'Errico et Vanhaeren 2000 ; Vanhaeren et
d'Errico 2001). Les exemples les plus importants
proviennent des necropoles de la grotte d'Arene Candide
(Cardini 1980) et de I'aven des Iboussieres (d'Errico et
Vanhaeren 2000) ; ce dernier ayant livre cinq mandibules
316
de herisson et deux de lapin, decorees d'entailles
regulierement espacees a la base de I'element
anatomique.
Les conditions dans lesquelles ont ete mises au jour les
deux clavicules permettent de diriger les interpretations
vers les systemes d'annotations, les amulettes et les
objets ornementaux d'usage quotidien, qu'il s'agisse
d'objets finis ou d'ebauches d'extraction. Leur association
nous paraTt peu probable avec un contexte funeraire dont
I'abri ne garde aucune trace malgre la faible surface de la
zone fouillee.
Remerciements
Nous remercions la Soprintendenza per i Beni Archeologici
du Frioul - Venetie Julienne pour nous avoir autorise a
etudier le materiel, la conservatrice archeologue Anna
Nicoletta Rigoni, du Musee des Sciences de Pordenone,
pour sa disponibilite lors du prelevement des pieces,
B. Sala et U. Thun Hohenstein du Departement de Biologie
et Evolution de I'Universita degli Studi di Ferrara (Italie),
pour nous avoir permis d'utiliser la collection osteologique
de comparaison et pour I'aide fournie lors de la
preparation des repliques en resine. Cette recherche a ete
realisee avec le concours de la Societa Naturalisti
«S. Zenari ». Texte traduit de I'italien par Camille Jequier et
revise par Jean-Pierre Chadelle. Deux rapporteurs
anonymes ont propose des suggestions fondamentales
pour ameliorer ce manuscript.
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